Cette année là j’habitais encore en banlieue sud de Paris, à Montrouge.
Mon « parc » machines se composait alors d’une mob orange AV 89 (celle qui avait la fourche à balancier), d’un vélomoteur Motobécane D 75 et d’une Dresch 350 en cours de restauration.
Par le biais de cette Dresch, j’étais adhérent à l’AAMA fondée quelques mois plus tôt par Patrick Négro et quelques bénévoles dont Alain Grare, bien connus dans le monde de la motocyclette ancienne.
C’est au cours de nos réunions hebdomadaires qu’a germé l’idée de me rendre aux Millevaches. C’était décidé, j’irai avec la D 75.
J’avais acheté cette D 75 neuve au printemps 1970. C’était alors la plus grosse cylindrée française encore en vente. Les 125 LT n’allaient apparaître que quelques mois plus tard. Elle m’avait plu parce qu’elle avait tout d’une grande avec sa boîte séparée à 5 vitesses au pied droit. A dire vrai, j’ai vite regretté de ne pas avoir acheté une 125 MZ ou une CZ, autrement mieux taillées pour la route…Mais elle était là et j’allais lui en faire voir.
Au départ de Montrouge il fallait compter près de 500 km, soit environ 10h00 de route.
Le départ eût lieu le vendredi soir à 19h00 après un solide repas plein de calories.
La bête était chargée à mort avec le sac à dos sanglé sur le réservoir et la guitoune sur le porte-bagages. La veille j’étais passé chez LALA (qui était encore à Alésia à cette époque) pour lui acheter une bulle adaptable sur mon casque. Equipement tip-top…à condition de rouler tout le temps, sous peine d’être envahi par la buée.
Comme j’étais décidé à rouler, un coup de kick et me voilà parti, direction Montlhéry par la N20 en me tapant toute la banlieue sud. Le temps était clair et vers Etampes je commençais à me les geler salement, mais c’étais trop tôt pour attaquer mon moral. Le petit 2 temps ronronnait d’aise et m’emmenait gaillardement jusqu’à Orléans.[
Je n’avais alors encore rencontré pas une moto, pas une mob. J’allais aux Millevaches et je m’étais naïvement imaginé que tout ce que Paris comptait comme 2 roues était en route comme moi !
Vingt kilomètres plus loin, ravitaillement en carburant à La Ferté St Aubin, et au moment de repartir, le gros coup de cafard me prend. Voilà 2h1/2 que je me caille, j’ai l’impression de me traîner sur cette N20 en roulant poignée au taquet, pas une moto, à se demander si je ne me suis pas gouré de date ! Quand je pense aux kms qu’il me reste à parcourir, je me dis que je suis complètement cinglé et que je serais mieux dans mon plumard. Logiquement je pourrais y être dans 2h1/2.
Alors assez fait le zouave, demi-tour et retour « at home ». C’est peu glorieux, mais tant pis.
Je retraverse Orléans et en longeant la gare je vois rangées sur un trottoir devant un bistrot une dizaine de bécanes dont des sides, des p’tits cubes, des gros cubes, le tout avec armes et bagages. Aucun doute, ces gars là sont en route pour le Limousin.
Je m’arrête, on m’accueille chaleureusement, j’explique mon coup de blues et ils me remettent ma D75 dans le sens de la descente plein sud. Le plus beau est que le gars qui tient le bistrot est un membre de l’AAMA et que je ne le savais pas. Dominique Baulande, c’est son nom, tient là un relais routier qui accueillera des années durant de nombreux motards.
Nous voilà repartis. Les seules machines qui supportent mon rythme lent (maxi 80 km/h) sont une 125 MZ « banane » et une 175 Tobec chargée à bloc.
Les grosses bêtes filent devant et j’envie les attelages BMW visiblement taillés pour ce genre de virée. Ils ont pleins de phares ajoutés et quand je regarde ma modeste optique rectangulaire, elle me fait penser à une lampe de poche.
Qu’importe, cette fois-ci je roule en bonne compagnie et le bruit des moteurs est rassurant.
On passe Vierzon puis Issoudun où a lieu un arrêt carburant. Il est 23h00, le temps est clair depuis le départ, à part quelques brumes.
A La Châtre on trouve encore un troquet ouvert pour boire un chocolat chaud. Ce sera le dernier avant l’arrivée.
A Guéret on fait la jonction avec un attelage Ratier, une 125 MZ et une autre en 250 attelée. On se met tous en chasse d’une pompe à essence avant d’attaquer la montagne. On sillonne Guéret en tous sens et on finit par trouver une pompe ouverte avec des Belges en train de faire le plein de leur Yamaha 650 et Sunbeam S7. En fait ceux sont eux qui ont réveillé le pompiste qui a accepté de les servir. Du coup il se retrouve avec plus de clients que prévu et il est tout heureux de discuter avec nous. Une fois les pleins faits, les Belges partent devant et notre petite troupe s’ébranle à la suite.
Entre Aubusson et Felletin on trouve des traces de neige sur la route. L’attelage MZ ouvre la route avec un éclairage puissant. Je suis en avant dernière position avec la 175 Tobec derrière moi. Le rythme est soutenu. Depuis que l’on est dans la montagne, on sent l’arrivée proche. Et puis soudain le side en tête fait le crabe sur du verglas et de la neige durcie en ornière, les solos qui suivent passent comme ils peuvent, je réagis trop tard et mal. Sans comprendre ce qui m’arrive, ma D 75 se met à guidonner violemment, sans doute sous le poids du chargement, et je pars en soleil. Je me revois en train de glisser sur le dos avec ma machine passant au dessus de moi. Silence tout soudain et tourbillon de phare et de lampe autour de la scène. Je suis allongé et j’ai froid. « Vas-y bouge » me dit quelqu’un, « fais voir si t’as rien de cassé ». Je fais l’inventaire de mes membres et tout paraît OK. Je dis que ça va et on m’aide à me relever et à enlever mon casque. Ma bulle est toute labourée et m’a bien protégé. Ma machine gît au fossé. Inspection qui révèle phare cassé, guidon (fourche ?) de biais, garde-boue avant cabossé, repose pied gauche tordu, moteur bloqué, bagages éparpillés. Fichtre ! La Tobec qui me suivait n’a eu son salut qu’en allant au fossé tout rempli de neige qui a bien amorti la fin de course. A part moi personne n’a de mal.
A plusieurs on remet la roue avant et le guidon dans un axe convenable. Le garde boue est redressé avec une pierre et maintenu en place avec du fil de fer. Le phare est remplacé par une lampe de poche scotchée. Côté moteur, c’est en fait le repose pied tordu qui bloquait le plateau d’embrayage. Là je me rends compte que je pisse le sang d’un doigt avec une entaille profonde. Consternation, mais aussi solidarité et amitié.
Je recharge mes bagages avec cette fois-ci la guitoune sur le réservoir et le sac sur mon dos. Nous repartons et je ne suis plus très assuré. Avec le froid, mon doigt me fait mal et je peine à débrayer. Le sang a coagulé dans le gant ça va être mignon à ôter. Les plaques de verglas et de neige se succèdent, mais nous arrivons à les passer à petite vitesse avec parfois les pieds à terre en guise de patins.
Nous voici enfin sur le plateau. La route est droite et le ciel étoilé. Nous traversons Millevaches et continuons sur Meymac où nous arrivons bien fatigués. Des courageux organisateurs veillent et attendent les arrivants nocturnes. Nous y sommes enfin. Il est 4h30 du matin Nous découvrons un camp de toiles de tentes. On me propose de dormir dans une grande tente qui abrite une bonne dizaine d’individus. Sans demander mon reste, je me faufile entre les corps engourdis et sombre dans un vague sommeil frigorifique en me disant que je ne me réveillerai peut-être pas.
Il fait grand jour à présent et en sortant de la tente plein de courbatures, je vois toute l’étendue du rassemblement en même temps que l’étendue des dégâts sur ma machine.
D’abord un copieux petit (grand) dèj. Après quoi je cherche une pharmacie pour me faire un pansement correct. Je finis chez un toubib qui me pose 4 points de suture.
Retour au campement pour une séance de mécanique et tôlerie. Avec l’aide d’un guzziste et d’une ampoule neuve, j’arrive à redonner de la lumière dans le phare dont la parabole n’est plus très géométrique. La fourche à un bon pète mais elle doit pouvoir tenir pour le retour.
Je ne vais malheureusement pas pouvoir rester aussi longtemps que je le souhaitais. Du fait de mon éclairage défaillant, il va me falloir rouler au maximum de jour pour rentrer sur Paris.
A midi je casse la croûte avec des potes, après quoi je fais un tour du parc pour y admirer toute sorte d’engins qui me donnent déjà envie de revenir. je récupère ma médaille, dis au revoir aux potes et je recharge ma pauvre mule.
Sur la route du retour je dépanne deux gars en Ducati qui on cassé leur câble d’embrayage. J’en ai un d’avance qui va au poil. Je ferai halte pour la nuit à Guéret et là j’aurai le plaisir de passer la soirée avec deux journalistes moto qui se rendent à Meymac en essayant la toute nouvelle Suzuki 750 3 cylindres surnommée « la bouillotte ». Ils m’emmènent la voir soigneusement garée sous un appentis. Avec sa robe violine, elle est superbe. Avant de les quitter je leur conseille de se méfier du verglas. Ce serait dommage d’abimer une si belle machine.
Le Dimanche soir j’étais de retour chez moi, complètement crevé, perclus de douleurs, ma machine en piteux état, mais HEUREUX.
Promis, j’y reviendrai !